Ce texte a été adopté lors de l'Assemblé Constituante de l'Étang Nouveau le 26 novembre 1988 salle polyvalente de Varage Massane
Manifeste de l'Étang Nouveau
Nous sommes riverains de l'Étang de Berre
ou usagers de celui-ci.
Ceux parmi nous qui l'ont connu avant que la chute de Saint-Chamas soit ouverte,
en 1966, regrettent l'époque où la faune et la flore de cet étang
en faisaient l'un des plus riches du monde. Ceux qui ne l'ont pas connu alors,
ont entendu des témoignages et voient sur ses rives les millions de coquilles
vides qui les corroborent.
De 1957 à 1966, dans l'histoire de la dégradation
de l'Étang la même conception des choses est en oeuvre.
Le mépris de l'environnement, les mauvais calculs de rentabilité,
la privatisation du domaine public, la perversion de la notion de progrès
qui ont permis ce gâchis, ne sont plus acceptables. Il a passé
trop d'eau sous le pont et trop de paroles dans le vent pour subir plus longtemps
l'enlisement dans cette vase dangereuse.
IL Y A URGENCE !
A l'occasion du bicentenaire de la Révolution nous décidons de prolonger ce qui fut acquis en 1972-73, de poursuivre et d'amplifier jusqu'au succès, l'action pour:
- le respect du domaine public qui constitue l'Étang
de Berre
- la participation des usagers et riverains à sa gestion, sa réhabilitation
et sa mise en valeur.
L'arrêt du déversement des eaux de la Durance marquera la première étape de notre action. Elle aura pour complément des usines et des villes "d'une propreté éclatante".
Le retour des dauphins dans l'Étang sera le signe définitif du succès. Le souvenir de leur disparition nous gardera d'une rechute qui serait fatale. Les faiseurs de mauvais comptes ne tromperont plus notre vigilance.
Nous atteindrons notre objectif avec tous ceux qui, comme nous vivent sur les rives ou dans les environs de l'Étang.
Nous leur demandons dans un premier temps - nous vous demandons - de signer avec nous ce manifeste pour l'Étang Nouveau, un étang dont les richesses seront offertes à tous.
UN ETANG D'UNE RICHESSE EXCEPTIONNELLE OU LE PARADIS PERDU
Avec ses 150 Kilomètres carrés l'Étang de Berre est le plus grand de France. C'est un site exceptionnel pour la pratique des sports nautiques. Les vents y soufflent de toute leur puissance mais les vagues qu'ils lèvent sont d'une ampleur relativement faible. Sur 100 km de côtes plusieurs dizaines sont des plages, idéales pour la baignade. Pourtant les activités de loisirs nautiques y sont assez peu développées. Il suffit de regarder les eaux de cet Étang pour comprendre. Il n'en a pas toujours été ainsi. Comme le dit Claude ROY dans son Bestiaire du Coquillage interrogeons l'une de ces millions de coquilles vides qu'on peut trouver au bord de l'Étang Si tu trouves sur la plage Et l'oreille à l'appareil Les coquillages des plages de l'Étang de
Berre racontent tous la même histoire. Les papas, les mamans et
mieux encore, les grand-pères et les grand-mères n'ont aucun
mal à la traduire. Cette histoire est la leur. |
Il fut un temps, pas si lointain, où cet étang était comme la mer. Salé et plein de poissons, de coquillages et d'algues. "Il existe près de Marseille, un étang qui, lorsque les vents étésiens viennent à souffler, voit sur lui se former une barre qui devient solide et que les habitants du pays coupent par des canaux. Alors ils y pèchent des poissons à volonté" Aristote (4è avant J.C). Sa richesse était légendaire. Les gens de ses rivages et ceux du voisinage venaient y nager, jouer, ramasser des moules, palourdes, huîtres, oursins autant qu'ils en pouvaient manger. La pêche professionnelle y était prospère et à Berre, à Vitrolles, à Martigues le sel en était extrait dans des marais salants importants. Le varech y était ramassé pour l'industrie pharmaceutique. En ce temps-là les dauphins eux-mêmes, qui sont les intercesseurs des hommes devant Poseïdon dieu de la mer, venaient régulièrement visiter l'Étang, comme pour s'assurer et se réjouir que les hommes en fassent un bon usage. |
1957 - 1966 : UNE LOI, UNE CHUTE,
DEUX MOMENTS NOIRS ET DES CIRCONSTANCES AGGRAVANTES
L'histoire de la dégradation de l'Étang de Berre est celle de la transgression permanente de la règle de respect du domaine public et de ce qui appartient à tous les hommes, leur environnement, pour quelques intérêts privés immédiats. Déjà en 1957 une Loi y interdit la pêche. C'était en fait l'autorisation légale de polluer pour les industries pétrolières riveraines qui, pour l'occasion, ont acheté leur droit de pêche aux pêcheurs professionnels de l'Étang. C'était aussi la préparation de ce qui suit. En 1966 l'ouverture de la chute de Saint Chamas en modifie complètement l'écologie. La brutalité des apports, au gré des besoins de E.D.F, interdit tout équilibre du milieu. Les matières solides en suspension comblent rapidement l'Étang. (*) Circonstances aggravantes : - en 1963 le tunnel du Rove qui ouvre l'étang sur la mer était bouché par un éboulement. L'eau du canal devenait particulièrement croupissante et le Bolmon en subissait aussi les conséquences; - à cette époque, les villes du bassin versant
connaissaient une expansion démographique |
importante, et continuaient
de déverser leurs eaux usées (*) Chaque année 3 milliards de mètre-cubes d'eau - trois
fois le volume de l'Étang - et 600 000 tonnes de Iimon sont déversés
à Saint Chamas. |
1972 -73 : PREMIERE ETAPE DU REDRESSEMENT VERS DES USINES
ET DES VILLES D'UNE "PROPRETE ECLATANTE"
Heureusement depuis cette époque les mentalités ont changé. Une prise de conscience s'est faite. La perversion de la notion de progrès, au vue des résultats lamentables dans l'Étang de Berre, n'allait plus nous courber longtemps encore devant les calculs des technocrates commandités par les "décideurs". Au début des années 1970, comme il l'avait fait en 1957 pour l'Étang de Berre, au moment de la construction du complexe de Fos, le gouvernement avait voulu déclarer le Golfe "zone insalubre". C'était en faire une poubelle pour les rejets industriels et urbains. La population des villes du Golfe et de l'Étang a massivement refusé cette perspective. Elle a imposé un ensemble de mesures pour dépolluer les rejets, sur le Golfe de Fos et sur tout le bassin versant de l'Étang de Berre. Depuis, les pêcheurs du quartier de Martigues ont su prolonger cette victoire en développant dans l'Anse de Carteau du Golfe de Fos, une mytiliculture prospère employant quelques 180 personnes et reproduisant |
chaque année 900 tonnes de moules, et bientôt 1 500, sans aucun problème d'écoulement, la France en étant déficitaire. Pour ce qui concerne l'Étang de Berre, on nous dit aujourd'hui que les rejets industriels ont été réduits de 95% et que les rejets urbains ne proviennent plus que de deux villes Salon et Aix. Sous réserve bien sûr, d'un bilan complet et sans complaisance de l'état et de l'efficacité des différentes stations d'épuration, c'est une conclusion confirmée en aval par l'état de relative salubrité des plages de l'Étang de Berre (en négligeant la turbidité des eaux). Même si des problèmes subsistent, la preuve a bien été faite alors que "on sait faire des usines (et des villes) d'une propreté éclatante" comme le disait le Commandant COUSTEAU. Il reste à signaler que, en ce moment même, un busage installé au niveau de l'éboulement dans le tunnel du Rove va permettre de rétablir une circulation d'eau qui sera bénéfique au canal et à l'Étang de Bolmon. |
MAIS LE TRAVAIL RESTE A TERMINER
En dépit de ces mesures positives l'Étang n'a pas été réhabilité. La persistance des déversements d'eau douce et des matières solides qu'elles contiennent est en effet le phénomène déterminant de son état et de son évolution. Ce qui n'encourage pas l'entretien des stations d'épuration qui vieillissent mal, ni la création des stations manquantes. Certes, nous prenons acte des déclarations récentes du ministère de l'environnement, de la préfecture des Bouches-du-Rhône et de la sous-préfecture d'Istres sur le problème de l'Étang de Berre. Mais, même si ces prises de position qui restent floues, se révélaient conformes à notre point de vue, nous tenons à préciser celui-ci et agir pour le faire avancer dans le respect des règles de la démocratie. |
Nous sommes riverains de l'Étang de Berre, usagers ou usagers potentiels de ce plan d'eau, il nous appartient donc d'œuvrer à sa réhabilitation à sa mise en valeur, en un mot de le gérer au profit de tous, comme cela doit s'entendre pour tout ce qui relève du domaine public. Nous y sommes d'autant plus résolus que les efforts déjà faits, les dépenses déjà consenties seraient de nouveaux gâchis si on s'arrêtait au milieu de l'ouvrage. Comparés à ce qui a été fait pour limiter la pollution, les efforts qui restent à faire sont minimes, surtout au regard de leur résultats. Car il est possible, dans un étang de nouveau marin et assaini, de développer des multitudes d'activités de loisirs ou de travail productif comme dans Carteau ou l'Étang de Thau. |
Vous qui êtes comme nous, riverains de ce plan d'eau unique
en France;
Vous qui ne comprenez pas plus que nous le gâchis de cette richesse
et qui ne l'admettez pas plus que nous,
FAISONS ENSEMBLE L'ÉTANG NOUVEAU,
UN ÉTANG DONT LES RICHESSES SERONT OFFERTES A TOUS.
Une mesure primordiale : arrêter les déversements massifs et intermittents dés eaux de la Durance à Saint Chamas et des matières solides qu'elles contiennent : - Décanter les eaux avant de les déverser dans l'Étang; Nous récusons l'argument suivant lequel E.D.F, ne pourrait pas
se passer de courant produit à Saint Chamas et à Salon. Des mesures complémentaires : éliminer les pollutions accumulées dans l’Étang, limiter et dépolluer les rejets industriels et urbains - Etudier la possibilité de pomper et de stocker les boues là
où elles ont presque comblé l'Étang et dans l'anse
de Saint Chamas où elles contiennent du mercure. |
Dans tous les cas : respecter
le patrimoine public que constitue l’Étang de Berre, associer
les usagers à sa gestion, sa réhabilitation et sa mise en
valeur. Le respect du patrimoine public s'entend comme un respect écologique de l'Étang. Il est assorti de la règle de sanctionner qui en abuse et le détruit. II s'entend aussi comme le respect du droit de tous à en user. - Les pollueurs doivent payer la réparation des dégâts
qu'ils ont causé et les équipements qui les éviteront
désormais. La gestion de l'Étang de Berre est actuellement assurée par le PAM. La spécialisation portuaire de cet organisme ne lui permet pas d'assurer l'organisation et la coordination des diverses activités qui doivent se développer sur ce plan d'eau ; baignade, navigation, de plaisance, pêche amateur ou professionnelle, aquaculture. Il faut associer au PAM pour gérer l'Étang de Berre, conduire sa réhabilitation et sa mise en valeur : le Conservatoire du Littoral, les communes riveraines, les associations d'usagers. Dans ces conditions l'Étang pourra connaître un développement qui tiendra compte de tous les besoins, maîtrisé par les communes et les populations riveraines. |
Nous choisissons pour emblème le seau, la pelle et le râteau des bâtisseurs de châteaux de sable. Nous avons la même naïveté qu'eux. Et le même acharnement.
Contre vents et marées, pour le vent et pour la marée, pour le plaisir, nous nous battons afin que les enfants puissent de nouveau construire leurs châteaux sur les plages de l'Étang.
Saint-Mitre-les-Remparts le 26 novembre 1988.